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Le Menuet du Phénix.

Il était tard; depuis longtemps déjà la nuit était tombée sur ce petit village autrichien, situé à une trentaine de kilomètres de Vienne. Dans la large cave de la chapelle, qui montait en ogive et était composée de briques, trouée par un soupirail lui-même fermé par une planche de bois clouée dessus,  deux hommes s’agitaient, éclairés par de nombreuses bougies et chandeliers. Tout deux étaient grands, l’un bien plus âgé que l’autre, une soixantaine d’années contre une trentaine.
Le plus âgé était de grande taille, le port altier malgré son dos légèrement courbé sur la table; il avait un nez long et pointu et semblait voir difficilement; ses cheveux grisonnants tiraient sur le blanc. L’autre, plus petit, avait les cheveux d’un beau blond vénitien et parlait vivement, passionné par son travail. Ils discutaient en anglais, passant du murmure aux hurlements, tantôt de joie, tantôt de colère. Vêtus de tabliers de forgeron tâchés et brûlés par endroits, par dessus une chemise blanche, les deux hommes rédigeaient des feuillets entiers, recouverts de ratures et d’équations, choses coutumières au plus âgé des deux protagonistes, mais aussi de partitions et de correspondances ésotériques entre des notes de musique et des parties du corps ou des métaux.
« Isaac, ne désespérons pas ! invectivait le plus jeune.
—Vous ne comprenez pas, Antonio, lui répondit l’illustre physicien. La discipline mystique des Arcanes de l’Alchimie ne se révélera pas à nous, c’est à nous au contraire d’aller disloquer la matière pour la comprendre !
—Je sais tout ça, la musique fonctionne de la même manière… —C’est justement la preuve que nous sommes sur la bonne voie ! » s’écria Newton, tout en s’emparant d’une plume avec laquelle il griffonna quelques symboles kabbalistiques auxquels il ajouta aussitôt une annotation, suivie d’un triolet: le ré, le fa et le la. Le jeune Vivaldi le rejoignit près de leur plan de travail et s’attela à composer une nouvelle mélodie, qu’il nomma « Vibrance Harmonique en ut ». Puis il alla chercher une flûte dans une pièce attenante et commença à jouer sa partition, après s’être placé devant un gigantesque four gravé d’un serpent se mordant la queue, entouré d’un Alpha et d’un Oméga, lettres grecques symbolisant le début et la fin de l’Univers. Il joua trois fois, puis il se dirigea vers la porte pour reposer sa flûte, quand Newton l’apostropha, lui demandant de venir constater « un curieux phénomène… » Devant eux, un mélange incolore aux reflets brillants bouillonnait dans un grand alambic de verre, recouvert à certains endroits de plaques de laiton. La curiosité résidait dans le fait qu’il était éteint, aucun feu ne brûlait dans l’âtre. Vivaldi se remit à jouer sa Vibrance Harmonique, et ils observèrent que le liquide s’agitait devant eux; en fait, il semblait danser. Les deux génies se regardèrent, puis ils se sourirent et enfin se félicitèrent: « Un prodige ! Un véritable prodige ! » ne pouvait se contenir Newton. Le compositeur, plus tempéré, commença à compter sur ses doigts, riant nerveusement, puis, tout en battant la mesure avec son pied droit, il consulta un ouvrage massif, recouvert d’un cuir érodé par les vents du Temps, épousseté depuis peu et acheté à fort prix par Newton à un Turc dans un souk, il y a plusieurs années de cela. Ce dernier se proposa d’ailleurs d’aller se coucher, accablé par leur dure journée de labeur. Vivaldi accepta le départ de son confrère et précisa qu’il monterait d’ici une demi-heure. Vivaldi ouvrit le grimoire, intitulé d’un titre qui se devinait à peine, gravé dans la couverture: « Précis de la Terre Noire » ; il lut durant plusieurs heures, tournant et retournant les lourdes pages du précieux volume. Antonio Vivaldi peinait grandement.
Cela faisait maintenant cinq mois que Newton et lui travaillaient là-dessus, et la découverte du monde occulte n’a pas été simple pour lui, loin de là… Combien de fois Newton s’est-il énervé face à sa lenteur d’esprit ? Mais Vivaldi connaissait la musique, et plus encore, il la comprenait, il entendait ces symboles calligraphiés sur des portées, aucun déchiffrage ne lui était nécessaire, il savait tout d’une seule lecture; ce talent précieux était indispensable à leur quête et le musicien en était très fier; il avait amené Newton à choisir Vivaldi plutôt qu’un autre.
Peut-on faire résonner la musique des Sphères, quand on ne la parle pas ? Car il s’agissait bien d’un dialogue, Vivaldi en était certain, entre l’Harmonie Sonore, comme il la nommait, et les deux alchimistes, qui apprenaient la langue, pour le moment, mais seraient bientôt d’excellents interlocuteurs, c’était une certitude. Soudain perplexe, Vivaldi s’empara de feuillets et commença à recopier un passage du traité ésotérique qu’il avait sous les yeux, soulignant le terme « Unité ».  Puis il s’appliqua à écrire une mélodie tout en sifflant, mais, écrasé par la fatigue et l’agacement de l’incompréhension, il grogna de hargne et déchira sa partition, pour finalement partir se coucher dans sa chambre, située derrière une porte massive à sa gauche.

Cela faisait quatre nuits que le compositeur entendait, au moment du coucher, des sons résonnants dans sa tête,  de plus en plus harmonieux, mais toujours dissonants, qui l’empêchaient de dormir, et moins il dormait, plus il les entendait… Mais ce soir-là, il n’entendit rien, le silence écrasait sa petite chambre. Il s’endormit en paix et sommeilla de longues heures.

Le lendemain,  Vivaldi rejoignit Newton pour déjeuner, car il était près de midi. Ils échangèrent quelques banalités autour d’un succulent thé vert indien de grande qualité acheté par Newton, et se mirent au travail. S’approchant de la table, ils prirent leurs feuillets et notèrent dessus idées, chiffres et mélodies, s’hasardant à mélanger des substances dans des tubes et à distiller tout en jouant un crescendo à la flûte devant leur alambic, répétant ainsi les opérations des jours précédents mais avec de nouveaux ingrédients, de nouvelles formules… Finalement, à la tombée de la nuit, ils obtinrent un dépôt au fond de l’alambic évoquant des caillots rougeâtres. Stupéfait, Newton ouvrit l’appareil et ramassa les petites pierres.  Certaines s’effritèrent entre ses doigts mais la plupart tinrent bon. Il mit la poudre qui lui restait dans les mains dans un petit pot et posa les pierres intactes sur la paillasse. Vivaldi s’approcha, son violon entre les mains, et, frappé d’une idée subite, se mit à jouer sa Vibrance Harmonique  devant elles.
Ce qui se passa alors fût si surprenant que le phénomène échappe à toute description; mais les pierres disparurent, comme dissoutes dans l’air, et de petits rayons d’énergie frappèrent nos deux chercheurs. Aussitôt, Newton comprit les secrets de la matière, ébauchant en pensée les prémisses de la mécanique quantique, élaborant des concepts révolutionnaires étoffés à grand renfort d’équations; quant à Vivaldi, il fût à même de composer la Symphonie qui sous-tend la toile même de l’Univers: il voyait dans sa tête s’agencer sur plusieurs dimensions des notes, les notes qui régissent notre monde. Les sons éclataient dans sa tête, la lumière se faisait sur sa façon d’écrire et il réalisait combien étaient pauvres ses œuvres face à l’élaboration, simple pourtant, du cosmos. Chacun coucha sur papier ses découvertes, puis ils s’embrassèrent en hurlant de joie, de ce bonheur intense qui suit une compréhension parfaite de la situation sur laquelle on bloquait il y a peu. Mais déjà l’illumination ternissait, et cette allégresse ne serait qu’un souvenir, et ce souvenir ne serait que l’écho de l’univers en leurs esprits éveillés… Les savants travaillèrent ardemment, pendant encore une poignée de jours, puis vint le moment où leur oeuvre fut achevée, la partition complète, le grimoire totalement décrypté. Et ils surent, ils surent que cette musique devait être jouée devant un public, qu’à l’image de l’univers, elle ne pouvait être enfermée dans un laboratoire. Ils décidèrent donc de la partager et, avec l’aide d’un propriétaire d’une salle de spectacle à Sienne, ami de Vivaldi, ils organisèrent un gigantesque concerto, prévu pour durer trois heures, où claviers, violons et cuivres joueraient en harmonie cette symphonie, composée au bout de quasiment six mois d’acharnement.
Après de véhémentes délibérations, où Newton était favorable et Vivaldi opposé, ils décidèrent de faire répéter les musiciens, mais chaque instrument de son côté, et n’ayant à jouer qu’une partie de la symphonie: en réalité, il y avait pour chaque instrument deux groupes, un jouant le début et l’autre la fin; ils savaient quand s’enchaîner mais jamais n’entendaient le concerto au complet, pas avant le grand soir, deux semaines plus tard… Les deux génies étaient extrêmement nerveux et l’anxiété de la moindre fausse note les dévorait. Ils avaient pourtant parmi eux les musiciens les plus compétents de l’Italie, dévoués avec fierté à leur cause; mais un tel chef-d’oeuvre se devait d’être parfaitement interprété.

Enfin arriva le grand soir. Devant le théâtre, on voyait affluer le beau-monde siennois, la noblesse coiffée, maquillée et très élégamment habillée; mais les gens du peuple aussi, pour peu qu’ils puissent payer leur entrée, prenaient place dans la salle de concert. Et ces gens, séparés tout au long de leur vie par des convenances sociales et une profonde différence de niveau de vie, se réunissaient face à cette beauté fugace qu’est la musique, tantôt loisir et acte de culture pour les fortunés, tantôt passion ou gagne-pain pour ceux sur scène, tantôt échappatoire pour ceux des quartiers pauvres: la musique, respiration de la Beauté, essence absolue des Anges, rire de l’Univers…
Quand les portes furent fermées, le propriétaire des lieux fit une petite annonce en introduction au concert, et l’on diminua les lumières. Depuis la pénombre, on entendit un mi sur un violon alto et les musiciens enchaînèrent; après les violons vinrent les claviers, puis deux cuivres sonnèrent le début d’une partie de flûte, et tous les instruments se joignirent.
Ce fut comme un appel transperçant le silence. Le public subjugué sentait en lui bouillonner une puissance secrète et qui pourtant semblait avoir toujours été présente; et leurs esprits se libérèrent, affranchis des limitations de la matière, de la médiocrité de la routine et de la bienséance: ils réalisaient, tous, dans la salle, pauvres et riches, hommes et femmes, qu’ils étaient connectés et que les humains sont unis vers  une forme cosmique d’harmonie.
D’un même mouvement, le public se leva et se mit à rire. Transportés par le son des musiciens, eux aussi dans une transe profonde, les personnes présentes se mirent à danser, faisant des rondes, s’étreignant, s’embrassant, même. Et tous, autrefois persuadés d’être profondément séparés des autres, pudiques et illusionnés, étaient à présent égaux et nus devant une vingtaine de musiciens, eux aussi transcendés par leur musique.
Une véritable alchimie se déroulait là, sous les yeux de Newton qui jubilait devant ce spectacle, répétant à Vivaldi, très heureux, qu’ils avaient réussi. Au bout de deux heures de joie, les musiciens ralentirent progressivement et s’arrêtèrent de jouer. Pendant une dizaine de minutes, il y  eut un silence. Puis le public applaudit poliment et ressortit sans dire un mot. L’expérience avait atteint jusqu’à leurs racines, mais celles-ci demeuraient plantées dans un sol malade…
Les deux confrères allèrent féliciter les musiciens pour cette impressionnante performance; ceux-ci, encore perturbés, acquiescèrent et sourirent. Ensuite, ils rangèrent leurs instruments et partirent, bredouillant des remerciements et de vœux de bonne soirée. Au fond de la salle restait un très vieil homme, assis sur le sol. Il leva la tête, regarda Newton et Vivaldi et s’avança vers eux. L’homme était de taille moyenne et portait une longue barbe blanche qui tombait sur des haillons. Il applaudit, inclinant la tête, et leur dit:
« Un magnifique spectacle, vraiment; mais les hommes ne sont pas encore prêts à entendre la musique des Sphères… Ce qui est étrange, considérant qu’elle est recherchée depuis l’Antiquité par les hommes de science. Vous l’avez trouvé. Maintenant, détruisez les partitions et n’évoquez plus cette histoire… Elle sera discréditée d’elle-même mais germera dans les esprits, aux fils des vies; de plus, je pense qu’aucun membre du public n’ait envie de raconter ces événements. S’il vous plaît. Il n’est pas encore temps.
—Pardon, mais qui êtes-vous pour vous permettre de tels propos ? fustigea Newton, rouge  de colère.
— Je suis Jean-Baptiste Lully, compositeur présumé mort; autrefois, j’étais Raymond Lulle, astrologue… Cela fait plusieurs siècles que j’observe notre monde, mais je ne pense pas survivre à cette époque. Je suis fatigué…
—Lully ? Il est mort depuis au moins vingt ans ! dit Vivaldi,  ce à quoi Newton renchérit en reconnaissant que Raymond Lulle était mort depuis des siècles.
—La mort peut toujours être repoussée, dit l’homme, mais tant que l’être humain voudra posséder avidement l’immortalité, il ne la méritera pas. J’ai vu le futur, croyez-moi, il sera un jour le moment de réécouter la musique des Sphères. Mais maintenant, vous devez la laisser féconder les consciences. Votre travail est terminé, ne le poussez pas plus loin. Merci. »
Les deux hommes ne surent que répondre face à la sérénité persuasive du vieillard. Aussi, ils acceptèrent, sentant confusément qu’ils faisaient le bon choix, prirent congés et, avant de partir, brûlèrent les partitions. Une fois rentrés à leur laboratoire, leurs notes furent détruites par le feu également.
« Ainsi, c’est fini ? demanda Vivaldi.
—Oui… Retournons à des occupations plus matérielles, répondit Newton en souriant. Je n’oubliera jamais cette fructueuse collaboration !
— Et moi, je me souviendrais toujours de cette épatante expérience ! »
Les deux hommes s’étreignirent et partirent, chacun de leur côté, souriants et confiants. Et le Soleil se levait, annonçant un nouveau jour, amorçant une nouvelle vie aux deux savants…

Nouvelle écrite dans le cadre d’un appel à textes d’Absinthe Mag.

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