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L’Invocation.

Don’t talk to Strangers – Ronnie James Dio
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« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » – François Rabelais.

« Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie » – Arthur Clarke.

« Encore quelques générations qui passent, et nos machines seront conduites par la force obtenue à n’importe quel point dans l’Univers… C’est une simple question de temps et les Hommes réussiront à connecter leurs machines aux rouages mêmes de la nature. » – Nikola Tesla.

Inspiré de faits réels.

L’homme est très âgé, au moins 80 ans. C’est la nuit, et son environnement est éclairé par plusieurs lampes au plafond et sur la table. Pas de doutes, c’est un laboratoire. On y distingue des câbles de toute sorte, des feuillets de calcul, des aimants et des outils ainsi que d’étranges bobines portant le nom de notre homme. En effet, voici Nikola Tesla, inventeur serbo-américain et probablement l’un des plus grands physiciens de notre Histoire, malheureusement méconnu. Il semble saisi d’une frénésie étrange, griffonnant de longues équations associés à des symboles cabalistiques, murmurant sans cesse « Nyarlathotep, Nyarlathotep! ». En même temps, l’ingénieur paraît fatigué, au crépuscule de sa vie, et la sagesse qui l’entoure d’ordinaire a disparu, le jour où il a ouvert cet étrange grimoire, ce manuscrit odieusement malsain, relié de vieux cuir et rédigé à la plume, qui provenait de la Bibliothèque du Congrès et lui avait été apporté par le Gouvernement américain. Projet Rainbow…

Tesla reprend ses calculs puis, brutalement, saisi d’un coup de génie, assemble quelques appareils électriques, s’éloigne de sa paillasse et va vers une immense pièce circulaire, à quelques mètres de lui. Il regarde les glyphes mystiques au sol, encore époustouflé par ce travail qu’il a lui-même réalisé, censé le protéger des puissances occultes qu’il invoquerait quand il en sera temps.
Il pénètre le Second Cercle, d’où leur énergie serait puisée, et y pose les capteurs qu’il venait de terminer.
Enfin, il arrive au Premier Cercle, dans lequel un pentacle est inscrit, cerné d’étranges runes étant supposée contenir son hôte démoniaque, celui pour lequel tout ceci avait été préparé, la Créature invoquée depuis sa tombe d’outre-espace. Il contemple, fier, l’immense électro-aimant fixé au plafond et enguirlandé d’une myriade de câbles, ayant pour but de multiplier par milliers l’énergie qu’il extraira de l’invocation. On lit sur son visage un mélange de grande terreur mêlé à une curiosité immense. Tesla ressort.

Par la baie vitrée de son laboratoire, on voit les chutes du Niagara, cataclysme dégringolant dans ce pâle ciel noir. Dans peu de temps, la lune sera pleine. L’heure approche… Dans quelques jours, les membres du Projet sauront si oui ou non le savoir impie de ce recueil, qui serait l’édition de Dee du Necronomicon,d’après la première page, trouvé dans le bureau de Benjamin Franklin peu après sa mort et caché dans la Bibliothèque du Congrès par les Services Secrets, est un tissu de mensonges… ou une porte vers un monde plus grand et bien plus dangereux et un pouvoir immense mais destructeur, si mal utilisé.
Mais l’on voit à son regard que la science est le seul moteur de notre homme. Pour repousser les limites de notre connaissance du monde, il ferait tout. Et le « tout » a une nouvelle frontière depuis la découverte du Necronomicon, une frontière intangible mais d’un froid palpable…

Tesla est nerveux. Encore une fois, il relit ses notes, compte sur ses doigts et écrit quelques équations. Il n’arrive pas à réaliser comment il s’est retrouvé engagé dans ce projet. D’abord, une découverte de l’armée, puis un coup de fil et quelques mots pour résumer une des plus grandes découvertes de notre Histoire -mais pas de l’Histoire complète de notre monde, qui a commencée avant notre ère, avant le Temps- des silences, un rendez-vous… Accepter de se lancer dans une telle expérience ? Bien sûr, au nom du Savoir ! Mais à quel prix… Maintenant, le scientifique sait quels dangers ses collègues et lui encourent, quel terrible prix est celui du rituel et il entrevoit ô combien la déchirure dans sa santé mentale sera grande.

Soudain, le téléphone retentit dans le laboratoire, perçant le silence d’un tintement désagréable et presque blasphématoire, au vu du contexte.
« Allô ?
-Ici le Sergent Matheson. Notre Département s’inquiète de votre avancée.
-Tout est prêt, monsieur. Dans deux jours, nous pourrons débuter le rituel, enfin, l’expérience.
-Vous rendez-vous compte, Tesla ?! s’exulte le Sergent. Une énergie phénoménale, infinie et quasi-gratuite ! Nous tiendrons le pouvoir de l’Univers entre nos mains, et notre nation sera la plus puissante !
-Je sais tout cela, monsieur. Mais souvenez-vous de ce que j’ai dit dès le début: je ne peux contrôler l’avenir, mais de mon vivant, cette invention ne doit servir qu’au bien de l’Humanité. Je ne veux voir personne en mourir !
-Oui, nous nous en rappelons. N’ayez crainte, ce souhait sera exaucé.
-Merci. Au revoir, sergent. Je dois encore préparer les inhibiteurs plasmiques et recalculer le champ d’Heizfeld… ce livre est vraiment fascinant mais  si peu compatible à la physique moderne…
-Si vous le dîtes. Au revoir, Tesla. A dans deux jours. »
Le savant raccroche, se dirige vers un boulier et un voltmètre. Toute la nuit, il recalcule, mesure, trace des pentacles et raccorde des fils à d’obscurs appareils.

Arrive enfin le soir fatidique. Le Colonel Ethan, le Sergent Matheson et d’autres membres de cet invraisemblable Département militaire des Sciences, affilié à l’affaire bien que nommé en oxymore, sont présents. Quelques scientifiques le sont aussi, et Tesla se montre très antipathique à leur égard. Il se méfie de ses pairs chercheurs plus que des militaires, mais ce sont ces derniers qui ont menacés de l’expatrier s’il ne collaborait pas à leurs recherches.
« Veuillez me suivre, dit-il.
-Messieurs, en avant !  Et ils pénétrèrent dans la grande salle:
-Répartissez-vous sur les petits cercles à l’intérieur du Troisième, le grand, ici. Leur indiqua l’homme de science en désignant le sol. Avez-vous… Le… sacrifice ? dit-il en déglutissant, agité de tremblements.
-Amenez-la ! On amène une jeune femme d’une vingtaine d’années, entièrement nue et probablement violentée, très abîmée. Elle est magnifique, sa jeunesse s’alliant à ses courbes parfaites et au brun pur de ses cheveux coupés courts qui tombent drus sur sa nuque. Dans son regard se lisent la haine et l’effroi, mais aussi la résignation: cette pauvre offrande n’échappera pas à la mort et elle en a pleinement conscience.
-Au centre ! ordonne le Sergent Matheson. Là, oui, juste là ! Parfait ! Nous allons pouvoir commencer !
-Qui est-elle ? demande Tesla en haussant la voix pour dissimuler son malaise devant la sacrifiée.
-Cela ne vous regarde pas, considérez seulement qu’elle aurait été envoyée dans une prison d’Etat pour trahison antipatriotique si nous ne l’avions pas récupérée…  Cette demoiselle est soupçonnée de communisme par nos services, d’où son accusation… Le savant hoche la tête, baissant des yeux qui commençaient à se remplir de larmes et ferme la porte, allume des bougies et de l’encens, s’installe dans le cercle face à la pointe supérieure du pentacle et entonne, d’une voix d’abord hésitante puis gagnant en assurance, cette incantation aux syllabes déformées, imparfaitement prononcées par une bouche d’humain, faite pour des gorges abyssales résonnant dans le chaos :
Je vous invoque, Puissances Cosmiques,
Vents entre les Mondes, soufflants dans les gouffres stellaires,
Par-delà l’Abîme du Temps.
Au nom des pères de nos pères,
J’effectue le Signe de Voor!  invective Tesla en levant la main droite, rabattant son annulaire et son majeur, puis son pouce.
Eth Shalkom Leolen Ph’glui Azathoth Adoneum !
Iph’ni Tekh Ragla Nyarlathotep !
Atar Mein Raïk !
KAREYH ! hurle-t-il.
Par le sacrifice de cette jeune femme, envoyez-moi Nyarlathotep, Messager de l’Ombre !
Iph’ni Tekh Ragla Nyarlathotep !
Atar Mein Raïk !
Iph’ni Tekh Ragla Nyarlathotep !
Atar Mein Raïk !
Iph’ni Tekh Ragla Nyarlathotep!
Atar Mein Raïk !
KAREYH ! »

Soudain, le sol tremble et une étrange brume commence à tournoyer autour des bougies. La fumée d’encens se colore, tantôt rouge et jaune, tantôt vaguement violette, comme augmentée d’une couleur inconnue, et prend d’étranges formes, tantôt humaines, tantôt monstrueuses, comme un crachat à la Création biblique. Dehors, la foudre se déchaîne, la Nature semble en guerre contre elle-même… Ou contre un mal plus ancien encore, oublié par les Hommes et remplacé par les Dieux, une peur qui rôde, prenant racine dans la trame même de l’Espace, rampant entre les dimensions… Et dans un éclat de sang, la sacrifiée disparaît, remplacée par une silhouette cyclopéenne et encapuchonnée.
« Quel fou se souvient encore de mon nom ? hurle-t-elle d’une voix semblant résonner à travers un trou noir, une voix qui remémore les peurs anciennes des premiers humains, faisant trembler les hommes présents.
-Nyarlathotep, je t’invoque au nom des pères de mes pères car je désires acquérir la puissance du Vide ! Donnes-moi accès à ce pouvoir, je te l’ordonne par Cthugha ! In Katum !
La colère du Héraut des Anciens est grande, mais il ne peut rien faire, et, soumis, ouvre une brèche vers ce réservoir énergétique, une déchirure en éclair et radiant un bleu éthéré, aussitôt amplifiée et pompée par les machines.
-Si tel est ton souhait… » dit-il avec un sourire vil. Au revoir, et rappelle-toi que ce qui vit doit mourir, même si l’énergie ne disparaît jamais… Et Nyarlathotep disparaît, s’effondrant sur lui-même dans un bruit strident et insoutenable.

Une fois dissipé l’effroi terrible et l’écho résonnant dans leurs oreilles, les invocateurs hurlent de joie et applaudissent. Quittant la salle, le Sergent Matheson rejoint Tesla, alors chancelant au centre du cercle, cachant les larmes dans ses yeux mais fier de son travail. Lui tapant dans le dos, il lui dit :
-Merci Mr Tesla, calmement, tout en dégainant un revolver de sa ceinture, un sourire pervers illuminant vicieusement son visage. Adieu, maintenant !
-Quoi ?! hurle l’intéressé tout en s’effondrant dans un cri car déjà la balle l’atteint au cœur, tâchant la chemise beige du chercheur d’une mare rouge vive.
-Vous ne vouliez pas voir votre découverte ôter la vie des autres, mais maintenant mort, cela n’a guère d’importance…

On retrouva le cadavre de Tesla dans son lit, le 7 janvier 1943. Les fédéraux n’eurent aucun mal à camoufler ça en mort naturelle, y compris pour la presse. Quelques mois plus tard, pendant l’été 1943, le Gouvernement Américain effectua la tragique Expérience de Philadelphie, encore source de bien des fantasmes et rêveries occultistes… Que s’y est-il passé ? Ceci est une autre histoire…

Ca vous a plu?

 

Nouvelle ajoutée au projet « Les Ecrinautes »

les-écrinautes

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Une réflexion sur “L’Invocation.

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