L’Ombre de la Goule

Musique que je recommande pour ce texte: The Thing that should not be de Metallica, ou bien All Nightmare Long du même groupe.

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« Arkham, 12 mars 1923.

A l’heure où j’écris ces lignes, la folie étend ses ailes sur mon esprit embrumé. Jamais je n’aurai crû en arriver là, mais cette lettre sera suivie de mon suicide. Cela semble en effet la seule voie un tant soit peu agréable vers la paix ultime, face à cette crainte dévorante qui brûle en mon âme…
Pour l’avenir de l’Homme, je n’entrevois que la désolation. Les entités que j’ai réveillé, prisonnières de ce minaret iranien, ne sont qu’une pièce de ce puzzle impie organisé par des divinités malfaisantes d’au-delà notre univers, dont je n’ose dévoiler ici les noms, pourtant psalmodiés depuis des éons par d’anciens cultes…
Mais je dois coucher sur cette feuille ma bien sombre aventure:
Je me nomme Frederic Galas et, jusqu’à la fin de cette lettre (celle de ma vie, par conséquent) je suis ethnologue, discipline que j’enseignais (jusqu’à ma démission) à l’Université Miskatonic d’Arkham, où je réside.
Ma spécialité: le folklore. Mes écrits sur les mythes préchrétiens et arabes m’assurent toujours le statut d’expert en la matière.
En avril 1922, le professeur Bauers, éminent archéologue à qui j’ai eu l’honneur d’enseigner, vint à moi afin de me proposer de le suivre dans une expédition au temple d’El-Karab, en Iran, pourtant  jugé inintéressant par les sommités. S’ils savaient…
J’acceptais avec joie, ayant  eu vent des étranges pictogrammes qui en tapissaient les murs. Si moi, j’avais su…
Nous partîmes cinq, nous revînmes quatre. Bauers et deux de ses élèves, un paléographe et moi-même.
Le doyen nous ayant refusé un financement, Bauers trouva un mécène en la personne de Mr Schneider, allemand très riche et féru d’Histoire. Nous ne le vîmes jamais mais entendirent parler de sa fabuleuse bibliothèque ainsi que de sa riche collection de masques.
En février 1923, nous prîmes le bateau pour l’Iran.
Le voyage fut paisible, aussi en profitai-je pour nourrir mon esprit grâce à des ouvrages sur le paganisme du Moyen-Orient. Ce n’est que maintenant que ces sanguinolents mythes m’apparaissent réels…
Arrivés au port d’Amirabad, proche de notre destination, un guide nous mena, le lendemain, au temple, tout en nous racontant les légendes destinées aux touristes. Toutefois, lorsqu’il mentionna que les habitants des environs le craignaient et que les Touaregs, en plus de ne jamais s’y arrêter,  ne l’évoquaient pas non plus, rendant le sujet tabou, ma curiosité fut piquée au vif par l’Aiguille de la Connaissance, celle qui me poussa à devenir un universitaire respecté.  Cherchant à en savoir plus, il me répondit qu’on le disait hanté. Il ne savait rien de plus.
Après deux jours de routes nous atteignirent le fameux lieu de culte. Après avoir remercié le bédouin, nous le payèrent, et il partit, convenant de revenir dans cinq jours. La descente aux Enfers débuta lorsque nous franchîmes le seuil. Soudainement, une rafale de vent glacé nous frappa, un instant. Le temps d’un battement de coeur, une crainte instinctive, du fond de l’âme, nous assaillit.
Une fois cette inexplicable sensation passée, nous avançâmes dans le temple, le découvrant progressivement.
Traversant l’allée unique, nous nous dirigeâmes vers le centre de la pièce (le temple était de dimensions très modestes), occupé par un puits.  Il nous semblait que les pictogrammes se concentraient sur le puits, et la brève analyse que nous en fîmes nous permit d’y trouver pêle-mêle des hiéroglyphes égyptiens, des caractères ressemblant à de l’hébreu et une multitude de pentacles, ce qui nous surprît au plus haut point.
Après réflexion, nous convînmes que ces pentacles servaient à la protection, et semblaient… sceller le puits. Idiots nous fûmes, en l’ouvrant, négligeant ces interdits millénaires…
A son ouverture, trois jours plus tard, le puits dégagea une infecte puanteur, celle d’un charnier dont les corps pourrissent depuis des siècles… D’abord, nous ne vîmes rien, puis, tournant en rond dans une flaque, nous aperçumes une, puis deux, dix, jusqu’à une cinquantaine de créatures bipèdes mais étrangement difformes.
Les appellant, elles se retournèrent, et nous vîmes la lueur rouge de leurs yeux nous fixer. Mais cette lueur, ce regard, était chargé de mal, un mal qui, je le compris plus tard, avait croupit des millénaires dans un puits humide et sombre, attendant de pouvoir se jeter sur le fou qui le délivrerait. Ce que nous avions fait!
Les goules -car c’en était- poussèrent en même temps une plainte féroce oscillant entre le très grave et le très aigu (montrant une certaine coordination entre ces êtres alors pourvus d’intelligence). Nous hurlâmes à notre tour, et reculèrent. Mais déjà les goules remontaient vers la surface, quittant leur prison.
Lorsque la tête difforme de la première nous apparut, la vision de ce visage qui semblait à vif, dépourvu de toute peau, baigné de sang et au regard haineux, nous fut quasi insupportable. Un étudiant de Bauers s’évanouit, frappé de terreur.
Savoir qu’une cinquantaine de ces créatures nous attendaient suffit à nous persuader de tirer sur la première pour fuir, vers le désert, vers notre guide qui déjà devait entamer son voyage vers nous…
En sortant du temple, je dessinai un pentacle sur le seuil, récitant des formules arabes. Puis nous nous enfuirent.
Après deux jours de fuite, faisant des rêves étranges lorsque le sommeil nous frappait, nous croisâmes notre guide. Après l’avoir remercié et embrassé, il nous demanda pourquoi nous n’étions que quatre et où était notre matériel.
La terreur nous frappa. Carter, l’étudiant de Bauers, celui qui, quelques années plus tôt, découvrit le tombeau de Toutankhamon… Nous l’avions laissé là-bas!
Nous mentionnâmes tout de même les goules à notre guide. Il devint aussîtot très triste,  semblant nous en vouloir, puis s’enferma dans le mutisme après avoir murmuré « grand-père… »
De retour à l’Université, nos confrères nous raillèrent. Après tout, personne ne croyait trouver quelque chose là-bas. Et ce fut officiel: nous n’avions rien vu, rien trouvé. Les pictogrammes n’étaient que des bas-reliefs superposés et cassés par endroits. Mr Schneider eut droit au même mensonge, et Bauers fut heureux de ne plus avoir à le revoir. Il en avait un peu peur, et parait-il que ses masques semblaient l’observer. Il en cauchemardait.
Et moi aussi, depuis, je cauchemarde. Les goules nous ont retrouvé dans cet endroit étrange que le Monde du Rêve.
Les médicaments, toutes ces drogues, cela ne suffit plus. Je les entend, oui, je sens l’ombre de la goule sur moi.
Je vais me donner la mort. »

Lettre du professeur Frederic Galas, ethnologue, trouvé sur son bureau et tachée de sang. Le corps reste introuvable, le seul indice étant le sable du désert trouvé  à divers endroits de son cabinet de travail. La police songe à un meurtre rituel suite à cette expédition, ajoutée à la folie paranoïaque apparente de Galas. Ses confrères (ceux qu’il cite) ne savent rien.

Ma légère contribution à l’Univers Lovecraftien. Merci Howie, tes créations sont de véritables Muses à mes yeux.
Ecrit en 2011

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D’un monde à l’autre

Une nouvelle écrite dans le cadre d’un concours scolaire en anglais, en 2011-2012.
Elle se nomme « D’un monde à l’autre ».

Pour ce texte, vous pouvez écouter Roll a D6 (chanson parodique)
Je vais donner le texte anglais, puis sa traduction:

«From a world… to another one.»

The group of adventurers is climbing the Mountains of Despair, in the crual land of Dizendredd.
Their goal: the legendary  Eye of Elstrom, which is the subject of a lot of ancient mythos. Philosophers told it’s an eye made by the Gods themselves, when the world was young and Chaos Deities was fighting those of Light. Three Gods decided to create a kind of weapon, but a weapon of Good, not offensive but which can change the minds. In the heart of the Eye, they put a human soul.
And now, this relic is in the lair of an old dragon. The dwarves called him  Krugühn. He dominates Dizendredd over eons than  mankind have seen.
Unfortunately, this dragon is bad. His heart is full of hate and blood, the blood of thousands lives.
Anyway, let’s be back to our adventurers.

«I’m hungry!! Complains Elvira, the archer elve. She is very young but tall, blond and she can seem «cosy» but she’s a real fighter.
-Shut up! Shout Kaderic, the Dwarve of the group. Kaderic is priest of Moradin, a God of Good, Law, Mine and protection.
-Please, Kaderic, be nice with Elvira. She’s only 75 years old.
-Beginner… grumble Kaderic.
-My dear friend Dwarve, do you want an arrow in your…
-SILENCE! KEEP COOL! Scream Malicia, the witch. I can’t stay concentrate in my spells!
-Ok…
-Calvin, where are we? Ask Malicia to Calvin, the rogue of the group.
-Wait, I  take my map… We’re here, look…
In front of them, the entrance of the cave of Krugühn.
-Woaw!
-Hermm… Let’s go?»

«Ok, guys, we stop here for today.
-Oh…
Neville, the Dungeon Master, closed his book. In the table, a pile of books with barbarians names: Player’s Handbook I&II, Dungeon Master’s Guide, Dungeons & Dragons Rulebook, Monster Manual…, a bottle of soda, a packet of crisps, and many, many dices from everywhere, multicolored, with 10, 20,12,8,6 faces!
Abruptly, the players passed from Dizendredd to Earth, from a world… to another one.
-See you next friday!
-Ok, goodbye Neville! Thaks for all!
-You’re welcome, Dan! Goodbye everybody!
A role-playing game evening is a wonderful experience, think Neville.
It was 1 hour a.m, so Neville came back to his bed, to his dreams, to Dizendredd, like his players, probably…»

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« D’un monde… à l’autre »

Le groupe d’aventuriers escalade les Montagnes du Désespoir,  dans le cruel pays de Dizendredd.
Leur but: le légendaire Oeil d’Elstrom, qui est le sujet de bien des anciens mythes. Les sages dirent que c’est un oeil crée par les Dieux eux-mêmes, quand le monde était jeune et que les Divinités du Chaos combattaient celles de la Lumière. Trois décidèrent de créer une sorte d’arme, mais une arme du Bien, pas offensive mais capable de changer les esprits. Dans le coeur de l’Oeil, ils enfermèrent une âme humaine.
Et maintenant, cette relique est dans la tanière d’un vieux dragon. Les Nains l’appellent Krugühn. Il a régné sur Dizendredd durant plus d’ères que n’en a vu l’humanité.
Malheureusement, ce dragon est mauvais. Son coeur est plein de haine et de sang, le sang de milliers de vies.

Peu importe, revenons-en à nos aventuriers.

« J’ai faim! se plaint Elvira, l’archère elfe.Elle est très jeune mais grande, blonde et bien qu’elle semble « douillette » c’est une vraie combattante.
-Tais-toi! hurle Kaderic, le Nain du groupe. Kaderic est prêtre de Moradin, un Dieu du Bien, de la Loi, de la Mine et protecteur.
-S’il te plait Kaderic, sois gentil avec Elvira. Elle n’a que 75 ans.
-Débutante… grommela Kaderic.
-Mon cher ami Nain, désirez-vous une flèche dans le…
-SILENCE! RESTEZ SYMPA! hurla Malicia, la sorcière. Je ne peux pas me concentrer sur mes sorts!
-Ok…
Calvin, où sommes-nous? demande Malicia à Calvin, le roublard du groupe.
-Attends, je sors ma carte… Nous sommes ici, regardes…
En face d’eux, l’entrée de la caverne de Krugühn.
-Wow!
-Euh… On y va? »

« Ok les mecs, on s’arrête ici pour aujourd’hui.
-Oh…
Neville, le Maître du Donjon, ferme son livre. Sur la table, une pile de livres aux noms barbares: Manuels des Joueurs I&II, Guide du Maitre, Donjons&Dragons: livre de règles, Manuel des monstres…, une bouteille de soda, un paquet de chips, et beaucoup, beaucoup de dés éparpillés, multicolores, à 10,20,12,8,6 faces!
Brusquement, les joueurs étaient passés de Dizendredd à la Terre, d’un monde… à l’autre.
-A vendredi prochain!
-Ok, au revoir Neville! Merci pour tout!
-Mais de rien, Dan! Au revoir tout le monde!

Une soirée jeux de rôles est une magnifique expérience, pense Neville.
Il était 1h du matin, alors Neville rejoint son lit, ses rêves, Dizendredd, comme ses joueurs, probablement… »

Cette nouvelle n’a pas été retenu par le jury. L’auriez-vous fait, vous?

2011-2012.

L’Invocation.

Don’t talk to Strangers – Ronnie James Dio
                                               ___________________

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » – François Rabelais.

« Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie » – Arthur Clarke.

« Encore quelques générations qui passent, et nos machines seront conduites par la force obtenue à n’importe quel point dans l’Univers… C’est une simple question de temps et les Hommes réussiront à connecter leurs machines aux rouages mêmes de la nature. » – Nikola Tesla.

Inspiré de faits réels.

L’homme est très âgé, au moins 80 ans. C’est la nuit, et son environnement est éclairé par plusieurs lampes au plafond et sur la table. Pas de doutes, c’est un laboratoire. On y distingue des câbles de toute sorte, des feuillets de calcul, des aimants et des outils ainsi que d’étranges bobines portant le nom de notre homme. En effet, voici Nikola Tesla, inventeur serbo-américain et probablement l’un des plus grands physiciens de notre Histoire, malheureusement méconnu. Il semble saisi d’une frénésie étrange, griffonnant de longues équations associés à des symboles cabalistiques, murmurant sans cesse « Nyarlathotep, Nyarlathotep! ». En même temps, l’ingénieur paraît fatigué, au crépuscule de sa vie, et la sagesse qui l’entoure d’ordinaire a disparu, le jour où il a ouvert cet étrange grimoire, ce manuscrit odieusement malsain, relié de vieux cuir et rédigé à la plume, qui provenait de la Bibliothèque du Congrès et lui avait été apporté par le Gouvernement américain. Projet Rainbow…

Tesla reprend ses calculs puis, brutalement, saisi d’un coup de génie, assemble quelques appareils électriques, s’éloigne de sa paillasse et va vers une immense pièce circulaire, à quelques mètres de lui. Il regarde les glyphes mystiques au sol, encore époustouflé par ce travail qu’il a lui-même réalisé, censé le protéger des puissances occultes qu’il invoquerait quand il en sera temps.
Il pénètre le Second Cercle, d’où leur énergie serait puisée, et y pose les capteurs qu’il venait de terminer.
Enfin, il arrive au Premier Cercle, dans lequel un pentacle est inscrit, cerné d’étranges runes étant supposée contenir son hôte démoniaque, celui pour lequel tout ceci avait été préparé, la Créature invoquée depuis sa tombe d’outre-espace. Il contemple, fier, l’immense électro-aimant fixé au plafond et enguirlandé d’une myriade de câbles, ayant pour but de multiplier par milliers l’énergie qu’il extraira de l’invocation. On lit sur son visage un mélange de grande terreur mêlé à une curiosité immense. Tesla ressort.

Par la baie vitrée de son laboratoire, on voit les chutes du Niagara, cataclysme dégringolant dans ce pâle ciel noir. Dans peu de temps, la lune sera pleine. L’heure approche… Dans quelques jours, les membres du Projet sauront si oui ou non le savoir impie de ce recueil, qui serait l’édition de Dee du Necronomicon,d’après la première page, trouvé dans le bureau de Benjamin Franklin peu après sa mort et caché dans la Bibliothèque du Congrès par les Services Secrets, est un tissu de mensonges… ou une porte vers un monde plus grand et bien plus dangereux et un pouvoir immense mais destructeur, si mal utilisé.
Mais l’on voit à son regard que la science est le seul moteur de notre homme. Pour repousser les limites de notre connaissance du monde, il ferait tout. Et le « tout » a une nouvelle frontière depuis la découverte du Necronomicon, une frontière intangible mais d’un froid palpable…

Tesla est nerveux. Encore une fois, il relit ses notes, compte sur ses doigts et écrit quelques équations. Il n’arrive pas à réaliser comment il s’est retrouvé engagé dans ce projet. D’abord, une découverte de l’armée, puis un coup de fil et quelques mots pour résumer une des plus grandes découvertes de notre Histoire -mais pas de l’Histoire complète de notre monde, qui a commencée avant notre ère, avant le Temps- des silences, un rendez-vous… Accepter de se lancer dans une telle expérience ? Bien sûr, au nom du Savoir ! Mais à quel prix… Maintenant, le scientifique sait quels dangers ses collègues et lui encourent, quel terrible prix est celui du rituel et il entrevoit ô combien la déchirure dans sa santé mentale sera grande.

Soudain, le téléphone retentit dans le laboratoire, perçant le silence d’un tintement désagréable et presque blasphématoire, au vu du contexte.
« Allô ?
-Ici le Sergent Matheson. Notre Département s’inquiète de votre avancée.
-Tout est prêt, monsieur. Dans deux jours, nous pourrons débuter le rituel, enfin, l’expérience.
-Vous rendez-vous compte, Tesla ?! s’exulte le Sergent. Une énergie phénoménale, infinie et quasi-gratuite ! Nous tiendrons le pouvoir de l’Univers entre nos mains, et notre nation sera la plus puissante !
-Je sais tout cela, monsieur. Mais souvenez-vous de ce que j’ai dit dès le début: je ne peux contrôler l’avenir, mais de mon vivant, cette invention ne doit servir qu’au bien de l’Humanité. Je ne veux voir personne en mourir !
-Oui, nous nous en rappelons. N’ayez crainte, ce souhait sera exaucé.
-Merci. Au revoir, sergent. Je dois encore préparer les inhibiteurs plasmiques et recalculer le champ d’Heizfeld… ce livre est vraiment fascinant mais  si peu compatible à la physique moderne…
-Si vous le dîtes. Au revoir, Tesla. A dans deux jours. »
Le savant raccroche, se dirige vers un boulier et un voltmètre. Toute la nuit, il recalcule, mesure, trace des pentacles et raccorde des fils à d’obscurs appareils.

Arrive enfin le soir fatidique. Le Colonel Ethan, le Sergent Matheson et d’autres membres de cet invraisemblable Département militaire des Sciences, affilié à l’affaire bien que nommé en oxymore, sont présents. Quelques scientifiques le sont aussi, et Tesla se montre très antipathique à leur égard. Il se méfie de ses pairs chercheurs plus que des militaires, mais ce sont ces derniers qui ont menacés de l’expatrier s’il ne collaborait pas à leurs recherches.
« Veuillez me suivre, dit-il.
-Messieurs, en avant !  Et ils pénétrèrent dans la grande salle:
-Répartissez-vous sur les petits cercles à l’intérieur du Troisième, le grand, ici. Leur indiqua l’homme de science en désignant le sol. Avez-vous… Le… sacrifice ? dit-il en déglutissant, agité de tremblements.
-Amenez-la ! On amène une jeune femme d’une vingtaine d’années, entièrement nue et probablement violentée, très abîmée. Elle est magnifique, sa jeunesse s’alliant à ses courbes parfaites et au brun pur de ses cheveux coupés courts qui tombent drus sur sa nuque. Dans son regard se lisent la haine et l’effroi, mais aussi la résignation: cette pauvre offrande n’échappera pas à la mort et elle en a pleinement conscience.
-Au centre ! ordonne le Sergent Matheson. Là, oui, juste là ! Parfait ! Nous allons pouvoir commencer !
-Qui est-elle ? demande Tesla en haussant la voix pour dissimuler son malaise devant la sacrifiée.
-Cela ne vous regarde pas, considérez seulement qu’elle aurait été envoyée dans une prison d’Etat pour trahison antipatriotique si nous ne l’avions pas récupérée…  Cette demoiselle est soupçonnée de communisme par nos services, d’où son accusation… Le savant hoche la tête, baissant des yeux qui commençaient à se remplir de larmes et ferme la porte, allume des bougies et de l’encens, s’installe dans le cercle face à la pointe supérieure du pentacle et entonne, d’une voix d’abord hésitante puis gagnant en assurance, cette incantation aux syllabes déformées, imparfaitement prononcées par une bouche d’humain, faite pour des gorges abyssales résonnant dans le chaos :
Je vous invoque, Puissances Cosmiques,
Vents entre les Mondes, soufflants dans les gouffres stellaires,
Par-delà l’Abîme du Temps.
Au nom des pères de nos pères,
J’effectue le Signe de Voor!  invective Tesla en levant la main droite, rabattant son annulaire et son majeur, puis son pouce.
Eth Shalkom Leolen Ph’glui Azathoth Adoneum !
Iph’ni Tekh Ragla Nyarlathotep !
Atar Mein Raïk !
KAREYH ! hurle-t-il.
Par le sacrifice de cette jeune femme, envoyez-moi Nyarlathotep, Messager de l’Ombre !
Iph’ni Tekh Ragla Nyarlathotep !
Atar Mein Raïk !
Iph’ni Tekh Ragla Nyarlathotep !
Atar Mein Raïk !
Iph’ni Tekh Ragla Nyarlathotep!
Atar Mein Raïk !
KAREYH ! »

Soudain, le sol tremble et une étrange brume commence à tournoyer autour des bougies. La fumée d’encens se colore, tantôt rouge et jaune, tantôt vaguement violette, comme augmentée d’une couleur inconnue, et prend d’étranges formes, tantôt humaines, tantôt monstrueuses, comme un crachat à la Création biblique. Dehors, la foudre se déchaîne, la Nature semble en guerre contre elle-même… Ou contre un mal plus ancien encore, oublié par les Hommes et remplacé par les Dieux, une peur qui rôde, prenant racine dans la trame même de l’Espace, rampant entre les dimensions… Et dans un éclat de sang, la sacrifiée disparaît, remplacée par une silhouette cyclopéenne et encapuchonnée.
« Quel fou se souvient encore de mon nom ? hurle-t-elle d’une voix semblant résonner à travers un trou noir, une voix qui remémore les peurs anciennes des premiers humains, faisant trembler les hommes présents.
-Nyarlathotep, je t’invoque au nom des pères de mes pères car je désires acquérir la puissance du Vide ! Donnes-moi accès à ce pouvoir, je te l’ordonne par Cthugha ! In Katum !
La colère du Héraut des Anciens est grande, mais il ne peut rien faire, et, soumis, ouvre une brèche vers ce réservoir énergétique, une déchirure en éclair et radiant un bleu éthéré, aussitôt amplifiée et pompée par les machines.
-Si tel est ton souhait… » dit-il avec un sourire vil. Au revoir, et rappelle-toi que ce qui vit doit mourir, même si l’énergie ne disparaît jamais… Et Nyarlathotep disparaît, s’effondrant sur lui-même dans un bruit strident et insoutenable.

Une fois dissipé l’effroi terrible et l’écho résonnant dans leurs oreilles, les invocateurs hurlent de joie et applaudissent. Quittant la salle, le Sergent Matheson rejoint Tesla, alors chancelant au centre du cercle, cachant les larmes dans ses yeux mais fier de son travail. Lui tapant dans le dos, il lui dit :
-Merci Mr Tesla, calmement, tout en dégainant un revolver de sa ceinture, un sourire pervers illuminant vicieusement son visage. Adieu, maintenant !
-Quoi ?! hurle l’intéressé tout en s’effondrant dans un cri car déjà la balle l’atteint au cœur, tâchant la chemise beige du chercheur d’une mare rouge vive.
-Vous ne vouliez pas voir votre découverte ôter la vie des autres, mais maintenant mort, cela n’a guère d’importance…

On retrouva le cadavre de Tesla dans son lit, le 7 janvier 1943. Les fédéraux n’eurent aucun mal à camoufler ça en mort naturelle, y compris pour la presse. Quelques mois plus tard, pendant l’été 1943, le Gouvernement Américain effectua la tragique Expérience de Philadelphie, encore source de bien des fantasmes et rêveries occultistes… Que s’y est-il passé ? Ceci est une autre histoire…

Ca vous a plu?

 

Nouvelle ajoutée au projet « Les Ecrinautes »

les-écrinautes

Shamballah.

L’enregistrement vidéo commence, sautant, passant du noir et blanc à la couleur. On y voit un officier chinois au teint maladif. L’homme est recouvert de plaies et de cicatrices, ses jambes sont blessées. Il parle anglais avec un très fort accent.

« Mon nom est Weichan Zu, officier de l’Armée de notre Céleste Empire. Je vais bientôt mourir, et nul ne peut m’aider. Ma rédemption sera dans les révélations que je m’apprête à vous faire. Mon cousin, journaliste américain, est chargé de transmettre cette vidéo au monde. Car je désire en finir avec le mensonge, nous allons trop loin. Commençons:

Dans les années ’50, nous avons, sous les ordres de notre chef, le grand Mao, envahi le Tibet. Cette partie de l’histoire n’a aucune raison d’être rapportée, le temps presse. Mais je dois ici vous dévoiler la vérité: un secret millénaire se cache dans l’Himalaya, et le gouvernement chinois a la main dessus.

Tout a commencé quand nos historiens ont découvert, dans le tombeau de Qin Shi Huang, notre premier empereur, un traité d’alchimie. Le monarque était en effet obsédé par la quête de la vie éternelle, et de tout temps, l’Empire du Milieu a innové dans le domaine alchimique, inventant par exemple la poudre à canon. Ce traité faisait mention d’un trésor enfoui sous les glaces, accordant l’immortalité à celui qui le posséderait. La position était révélée, et Mao, lorsqu’il l’apprit, envoya l’Armée de Libération, dont je faisais parti, le chercher. Nous y avons trouvé des merveilles, mais la mort guette ceux qui jouent avec les forces entre les mondes. Là-bas, elle nous attendait.

Il fut facile d’inventer des raisons à nos actes, et la manipulation de masse des esprits est la spécialité de notre gouvernement. Notre équipe partit donc, avec deux archéologues (soit-disant là pour expertise) , en quête de ce pouvoir ancestral.

Après plusieurs jours de marche, nous arrivâmes face à une cavité dans la  montagne, dans laquelle, toujours. d’après les plans, nous sommes entrés. Face à nous, d’étranges dessins recouvraient les parois de la grotte, accompagnés de caractères mystérieux. Des ossements de divers animaux jonchaient le sol, et la lumière des torches révélaient d’étranges plantes émettant une phosphorescence naturelle, ce qui nous éclairait faiblement, de manière fantomatique. Ces plantes se répartissaient dans un couloir en pente montante, dans lequel nous avançâmes. Au bout d’un long chemin, nous vîmes un halo lumineux dans le fond, qui grossissait avec notre avancée. Finalement, nos pas débouchèrent sur un grand plateau, au creux de la montagne, enneigé et où la respiration était ardue, à cause de l’altitude. Il y avait des creux dans la montagne, des sortes de grottes, ainsi qu’un bâtiment de pierre au loin, où semblait brûler un feu. Mais après avoir parcouru quelques mètres, nous nous fîmes attaquer par surprise! Trois membres de l’équipe restèrent sur place, transpercés de flèches, tirées par nos agresseurs invisibles, alors que nous prenions la fuite.

Nous n’étions plus que trois, cachés derrière un rocher, en train d’essayer d’apercevoir nos assaillants et relisant le manuscrit une nouvelle fois. Nos assaillants devaient être ces gardiens des lieux, mentionnés dans les écrits comme étant les Tcho-Tcho, habitants millénaires d’un endroit nommé Leng. Nous comprîmes bien vite le danger qui nous guettait, cependant, nous décidâmes de rester sur les lieux, en quête du pouvoir antique décrit dans le traité. Il s’agissait vraisemblablement d’une sorte d’énergie, un Qi suprême, contenu dans une idole. Nous nous dirigeâmes donc, prudemment, prêts à fusiller les Tcho-Tcho, vers le bâtiment de pierre, le seul à l’horizon, en longeant la paroi de la montagne.

A l’affût de la moindre hostilité, nous avancions pas à pas, redoutant une agression qui ne vint pas. Nous atteignîmes finalement la construction, qui s’avérait être un temple, dédié à des créatures dont le nom n’a été murmuré depuis des éons, bien avant nos croyances. Deux statues difformes, dont l’existence offensait la Création, cernées par des chandeliers,  nous faisaient face, et les fragrances opiacées provenant d’encensoirs cyclopéens embrumaient nos cerveaux. Des tentures illusoires figurant des yantras blasphématoires recouvraient les murs, et l’ambiance de spiritualité impie que nous découvrions ici nous rendait malades. Entre les sculptures se trouvait un autel, fait avec une pierre d’une noirceur pareille à la pupille d’un fou; et sur cet autel nous attendait -j’en suis sûr maintenant, elle nous attendait!- l’idole décrit dans le parchemin, mesurant une quinzaine de centimètres, entourée d’une aura cosmique invisible mais qui irradiait d’une manière insoutenable jusqu’à mon cœur. Je m’approchai, et elle rougeoyait à mesure que je m’avançai. Quand enfin je m’en saisis,  elle redevint normale. Je la mis dans mon sac, et nous sortîmes, près à partir.

Mais une fois dehors du sanctuaire, nous fîmes face à une trentaine de Tcho-Tcho, armés de lances et de haches, nous menaçant! Ces créatures étaient hideuses, bleutées et imberbes, obèses.  Nous sortîmes tout les trois un pistolet et entamâmes la fusillade. Mais les indigènes furent plus rapides et massacrèrent mes compagnons avec une rapidité effroyable. Piégé dans un recoin, cerné par les créatures, je me pensai mort. Mais, avec un sourire vicieux sur les lèvres, tous s’écartèrent et me laissèrent libre. Intrigué, mais en vie, je pris la fuite, courant comme un diable pour m’échapper de ce plateau maudit mille fois! Une fois sorti du boyau montagneux, je retrouvai au campement mes hommes, annonçant la réussite de la mission ainsi que la mort de mes équipiers, sans rien raconter de la vérité et justifiant un éboulement.  De retour au pays, je remis l’idole à Mao et lui racontai l’histoire complète. Stupéfaits, il engagea des occultistes et les fit travailler sur la statue ainsi que sur le peuple barbare à qui je l’avais volé.

Je suis enfin à la retraite, mais si l’occupation dure toujours c’est parce que le Gouvernement essaie de prendre contact depuis des années avec les Tcho-Tcho, sans réussite. Mes cauchemars m’ont appris que l’idole est maudit, aussi vais-je me donner la mort avant que le Grand Hastur vienne s’emparer de mon âme, laissant mon corps vide près à accueillir un de ses séides. Adieu, et n’oubliez pas que ceci est vrai. »

Il arrête la vidéo. 

Le Menuet du Phénix.

Il était tard; depuis longtemps déjà la nuit était tombée sur ce petit village autrichien, situé à une trentaine de kilomètres de Vienne. Dans la large cave de la chapelle, qui montait en ogive et était composée de briques, trouée par un soupirail lui-même fermé par une planche de bois clouée dessus,  deux hommes s’agitaient, éclairés par de nombreuses bougies et chandeliers. Tout deux étaient grands, l’un bien plus âgé que l’autre, une soixantaine d’années contre une trentaine.
Le plus âgé était de grande taille, le port altier malgré son dos légèrement courbé sur la table; il avait un nez long et pointu et semblait voir difficilement; ses cheveux grisonnants tiraient sur le blanc. L’autre, plus petit, avait les cheveux d’un beau blond vénitien et parlait vivement, passionné par son travail. Ils discutaient en anglais, passant du murmure aux hurlements, tantôt de joie, tantôt de colère. Vêtus de tabliers de forgeron tâchés et brûlés par endroits, par dessus une chemise blanche, les deux hommes rédigeaient des feuillets entiers, recouverts de ratures et d’équations, choses coutumières au plus âgé des deux protagonistes, mais aussi de partitions et de correspondances ésotériques entre des notes de musique et des parties du corps ou des métaux.
« Isaac, ne désespérons pas ! invectivait le plus jeune.
—Vous ne comprenez pas, Antonio, lui répondit l’illustre physicien. La discipline mystique des Arcanes de l’Alchimie ne se révélera pas à nous, c’est à nous au contraire d’aller disloquer la matière pour la comprendre !
—Je sais tout ça, la musique fonctionne de la même manière… —C’est justement la preuve que nous sommes sur la bonne voie ! » s’écria Newton, tout en s’emparant d’une plume avec laquelle il griffonna quelques symboles kabbalistiques auxquels il ajouta aussitôt une annotation, suivie d’un triolet: le ré, le fa et le la. Le jeune Vivaldi le rejoignit près de leur plan de travail et s’attela à composer une nouvelle mélodie, qu’il nomma « Vibrance Harmonique en ut ». Puis il alla chercher une flûte dans une pièce attenante et commença à jouer sa partition, après s’être placé devant un gigantesque four gravé d’un serpent se mordant la queue, entouré d’un Alpha et d’un Oméga, lettres grecques symbolisant le début et la fin de l’Univers. Il joua trois fois, puis il se dirigea vers la porte pour reposer sa flûte, quand Newton l’apostropha, lui demandant de venir constater « un curieux phénomène… » Devant eux, un mélange incolore aux reflets brillants bouillonnait dans un grand alambic de verre, recouvert à certains endroits de plaques de laiton. La curiosité résidait dans le fait qu’il était éteint, aucun feu ne brûlait dans l’âtre. Vivaldi se remit à jouer sa Vibrance Harmonique, et ils observèrent que le liquide s’agitait devant eux; en fait, il semblait danser. Les deux génies se regardèrent, puis ils se sourirent et enfin se félicitèrent: « Un prodige ! Un véritable prodige ! » ne pouvait se contenir Newton. Le compositeur, plus tempéré, commença à compter sur ses doigts, riant nerveusement, puis, tout en battant la mesure avec son pied droit, il consulta un ouvrage massif, recouvert d’un cuir érodé par les vents du Temps, épousseté depuis peu et acheté à fort prix par Newton à un Turc dans un souk, il y a plusieurs années de cela. Ce dernier se proposa d’ailleurs d’aller se coucher, accablé par leur dure journée de labeur. Vivaldi accepta le départ de son confrère et précisa qu’il monterait d’ici une demi-heure. Vivaldi ouvrit le grimoire, intitulé d’un titre qui se devinait à peine, gravé dans la couverture: « Précis de la Terre Noire » ; il lut durant plusieurs heures, tournant et retournant les lourdes pages du précieux volume. Antonio Vivaldi peinait grandement.
Cela faisait maintenant cinq mois que Newton et lui travaillaient là-dessus, et la découverte du monde occulte n’a pas été simple pour lui, loin de là… Combien de fois Newton s’est-il énervé face à sa lenteur d’esprit ? Mais Vivaldi connaissait la musique, et plus encore, il la comprenait, il entendait ces symboles calligraphiés sur des portées, aucun déchiffrage ne lui était nécessaire, il savait tout d’une seule lecture; ce talent précieux était indispensable à leur quête et le musicien en était très fier; il avait amené Newton à choisir Vivaldi plutôt qu’un autre.
Peut-on faire résonner la musique des Sphères, quand on ne la parle pas ? Car il s’agissait bien d’un dialogue, Vivaldi en était certain, entre l’Harmonie Sonore, comme il la nommait, et les deux alchimistes, qui apprenaient la langue, pour le moment, mais seraient bientôt d’excellents interlocuteurs, c’était une certitude. Soudain perplexe, Vivaldi s’empara de feuillets et commença à recopier un passage du traité ésotérique qu’il avait sous les yeux, soulignant le terme « Unité ».  Puis il s’appliqua à écrire une mélodie tout en sifflant, mais, écrasé par la fatigue et l’agacement de l’incompréhension, il grogna de hargne et déchira sa partition, pour finalement partir se coucher dans sa chambre, située derrière une porte massive à sa gauche.

Cela faisait quatre nuits que le compositeur entendait, au moment du coucher, des sons résonnants dans sa tête,  de plus en plus harmonieux, mais toujours dissonants, qui l’empêchaient de dormir, et moins il dormait, plus il les entendait… Mais ce soir-là, il n’entendit rien, le silence écrasait sa petite chambre. Il s’endormit en paix et sommeilla de longues heures.

Le lendemain,  Vivaldi rejoignit Newton pour déjeuner, car il était près de midi. Ils échangèrent quelques banalités autour d’un succulent thé vert indien de grande qualité acheté par Newton, et se mirent au travail. S’approchant de la table, ils prirent leurs feuillets et notèrent dessus idées, chiffres et mélodies, s’hasardant à mélanger des substances dans des tubes et à distiller tout en jouant un crescendo à la flûte devant leur alambic, répétant ainsi les opérations des jours précédents mais avec de nouveaux ingrédients, de nouvelles formules… Finalement, à la tombée de la nuit, ils obtinrent un dépôt au fond de l’alambic évoquant des caillots rougeâtres. Stupéfait, Newton ouvrit l’appareil et ramassa les petites pierres.  Certaines s’effritèrent entre ses doigts mais la plupart tinrent bon. Il mit la poudre qui lui restait dans les mains dans un petit pot et posa les pierres intactes sur la paillasse. Vivaldi s’approcha, son violon entre les mains, et, frappé d’une idée subite, se mit à jouer sa Vibrance Harmonique  devant elles.
Ce qui se passa alors fût si surprenant que le phénomène échappe à toute description; mais les pierres disparurent, comme dissoutes dans l’air, et de petits rayons d’énergie frappèrent nos deux chercheurs. Aussitôt, Newton comprit les secrets de la matière, ébauchant en pensée les prémisses de la mécanique quantique, élaborant des concepts révolutionnaires étoffés à grand renfort d’équations; quant à Vivaldi, il fût à même de composer la Symphonie qui sous-tend la toile même de l’Univers: il voyait dans sa tête s’agencer sur plusieurs dimensions des notes, les notes qui régissent notre monde. Les sons éclataient dans sa tête, la lumière se faisait sur sa façon d’écrire et il réalisait combien étaient pauvres ses œuvres face à l’élaboration, simple pourtant, du cosmos. Chacun coucha sur papier ses découvertes, puis ils s’embrassèrent en hurlant de joie, de ce bonheur intense qui suit une compréhension parfaite de la situation sur laquelle on bloquait il y a peu. Mais déjà l’illumination ternissait, et cette allégresse ne serait qu’un souvenir, et ce souvenir ne serait que l’écho de l’univers en leurs esprits éveillés… Les savants travaillèrent ardemment, pendant encore une poignée de jours, puis vint le moment où leur oeuvre fut achevée, la partition complète, le grimoire totalement décrypté. Et ils surent, ils surent que cette musique devait être jouée devant un public, qu’à l’image de l’univers, elle ne pouvait être enfermée dans un laboratoire. Ils décidèrent donc de la partager et, avec l’aide d’un propriétaire d’une salle de spectacle à Sienne, ami de Vivaldi, ils organisèrent un gigantesque concerto, prévu pour durer trois heures, où claviers, violons et cuivres joueraient en harmonie cette symphonie, composée au bout de quasiment six mois d’acharnement.
Après de véhémentes délibérations, où Newton était favorable et Vivaldi opposé, ils décidèrent de faire répéter les musiciens, mais chaque instrument de son côté, et n’ayant à jouer qu’une partie de la symphonie: en réalité, il y avait pour chaque instrument deux groupes, un jouant le début et l’autre la fin; ils savaient quand s’enchaîner mais jamais n’entendaient le concerto au complet, pas avant le grand soir, deux semaines plus tard… Les deux génies étaient extrêmement nerveux et l’anxiété de la moindre fausse note les dévorait. Ils avaient pourtant parmi eux les musiciens les plus compétents de l’Italie, dévoués avec fierté à leur cause; mais un tel chef-d’oeuvre se devait d’être parfaitement interprété.

Enfin arriva le grand soir. Devant le théâtre, on voyait affluer le beau-monde siennois, la noblesse coiffée, maquillée et très élégamment habillée; mais les gens du peuple aussi, pour peu qu’ils puissent payer leur entrée, prenaient place dans la salle de concert. Et ces gens, séparés tout au long de leur vie par des convenances sociales et une profonde différence de niveau de vie, se réunissaient face à cette beauté fugace qu’est la musique, tantôt loisir et acte de culture pour les fortunés, tantôt passion ou gagne-pain pour ceux sur scène, tantôt échappatoire pour ceux des quartiers pauvres: la musique, respiration de la Beauté, essence absolue des Anges, rire de l’Univers…
Quand les portes furent fermées, le propriétaire des lieux fit une petite annonce en introduction au concert, et l’on diminua les lumières. Depuis la pénombre, on entendit un mi sur un violon alto et les musiciens enchaînèrent; après les violons vinrent les claviers, puis deux cuivres sonnèrent le début d’une partie de flûte, et tous les instruments se joignirent.
Ce fut comme un appel transperçant le silence. Le public subjugué sentait en lui bouillonner une puissance secrète et qui pourtant semblait avoir toujours été présente; et leurs esprits se libérèrent, affranchis des limitations de la matière, de la médiocrité de la routine et de la bienséance: ils réalisaient, tous, dans la salle, pauvres et riches, hommes et femmes, qu’ils étaient connectés et que les humains sont unis vers  une forme cosmique d’harmonie.
D’un même mouvement, le public se leva et se mit à rire. Transportés par le son des musiciens, eux aussi dans une transe profonde, les personnes présentes se mirent à danser, faisant des rondes, s’étreignant, s’embrassant, même. Et tous, autrefois persuadés d’être profondément séparés des autres, pudiques et illusionnés, étaient à présent égaux et nus devant une vingtaine de musiciens, eux aussi transcendés par leur musique.
Une véritable alchimie se déroulait là, sous les yeux de Newton qui jubilait devant ce spectacle, répétant à Vivaldi, très heureux, qu’ils avaient réussi. Au bout de deux heures de joie, les musiciens ralentirent progressivement et s’arrêtèrent de jouer. Pendant une dizaine de minutes, il y  eut un silence. Puis le public applaudit poliment et ressortit sans dire un mot. L’expérience avait atteint jusqu’à leurs racines, mais celles-ci demeuraient plantées dans un sol malade…
Les deux confrères allèrent féliciter les musiciens pour cette impressionnante performance; ceux-ci, encore perturbés, acquiescèrent et sourirent. Ensuite, ils rangèrent leurs instruments et partirent, bredouillant des remerciements et de vœux de bonne soirée. Au fond de la salle restait un très vieil homme, assis sur le sol. Il leva la tête, regarda Newton et Vivaldi et s’avança vers eux. L’homme était de taille moyenne et portait une longue barbe blanche qui tombait sur des haillons. Il applaudit, inclinant la tête, et leur dit:
« Un magnifique spectacle, vraiment; mais les hommes ne sont pas encore prêts à entendre la musique des Sphères… Ce qui est étrange, considérant qu’elle est recherchée depuis l’Antiquité par les hommes de science. Vous l’avez trouvé. Maintenant, détruisez les partitions et n’évoquez plus cette histoire… Elle sera discréditée d’elle-même mais germera dans les esprits, aux fils des vies; de plus, je pense qu’aucun membre du public n’ait envie de raconter ces événements. S’il vous plaît. Il n’est pas encore temps.
—Pardon, mais qui êtes-vous pour vous permettre de tels propos ? fustigea Newton, rouge  de colère.
— Je suis Jean-Baptiste Lully, compositeur présumé mort; autrefois, j’étais Raymond Lulle, astrologue… Cela fait plusieurs siècles que j’observe notre monde, mais je ne pense pas survivre à cette époque. Je suis fatigué…
—Lully ? Il est mort depuis au moins vingt ans ! dit Vivaldi,  ce à quoi Newton renchérit en reconnaissant que Raymond Lulle était mort depuis des siècles.
—La mort peut toujours être repoussée, dit l’homme, mais tant que l’être humain voudra posséder avidement l’immortalité, il ne la méritera pas. J’ai vu le futur, croyez-moi, il sera un jour le moment de réécouter la musique des Sphères. Mais maintenant, vous devez la laisser féconder les consciences. Votre travail est terminé, ne le poussez pas plus loin. Merci. »
Les deux hommes ne surent que répondre face à la sérénité persuasive du vieillard. Aussi, ils acceptèrent, sentant confusément qu’ils faisaient le bon choix, prirent congés et, avant de partir, brûlèrent les partitions. Une fois rentrés à leur laboratoire, leurs notes furent détruites par le feu également.
« Ainsi, c’est fini ? demanda Vivaldi.
—Oui… Retournons à des occupations plus matérielles, répondit Newton en souriant. Je n’oubliera jamais cette fructueuse collaboration !
— Et moi, je me souviendrais toujours de cette épatante expérience ! »
Les deux hommes s’étreignirent et partirent, chacun de leur côté, souriants et confiants. Et le Soleil se levait, annonçant un nouveau jour, amorçant une nouvelle vie aux deux savants…

Nouvelle écrite dans le cadre d’un appel à textes d’Absinthe Mag.